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UNIVERSITÉ OMAR BONGO
Faculté des Lettres et Sciences Humaines
Département de Philosophie
Syllabus MASTER
Second semestre 2017-2018
Intitulé de l’unité d’étude : Spécialité Logique et épistémologie
Question étudiée : « Corps, affects et cognition »
Jour et horaire : Mardi, 8H-10H
Niveau d’étude : MASTER
Chargé de cours : MASSIMA LOUWOUNGOU
Page web du cours : http://massimalouwoungou.over-blog.fr
Descriptif
Qu’est-ce que la philosophie cognitive ? En toute rigueur, par « philosophie cognitive », on entend moins « la philosophie de la connaissance » qu’une réflexion philosophique sur les structures cognitives et leur complexité. Elle se pose comme un regard philosophique sur l’interdisciplinarité des sciences relative au processus de traitement de l’information ; c’est-à-dire la manière dont tout individu (humain, animal, machine) persévère dans son être, donc élabore des stratégies d’adaptation par rapport à son milieu. Il s’agit plus précisément de la compréhension des aptitudes cognitives des individus : en tant que telle, la philosophie cognitive n’est pas réductible à la « philosophie de la connaissance », mais s’étend aux différentes fonctions de connaissance (comme l’attention, l’apprentissage, le langage, la perception, la mémoire, les affects, les fonctions exécutives – prise de décisions, résolution des problèmes –).
Autrement dit, réduire la philosophie cognitive à « la philosophie de la connaissance » renferme le risque de ne pas saisir la pertinence de cette discipline : on risquerait, par exemple, de se limiter à la distinction de la science et de l’opinion. Ainsi, dans une philosophie comme celle de Spinoza, on se contenterait de mettre en évidence les « trois genres de connaissances », sans prendre en compte les structures cognitives de tout individu. Ce qui ne nous avancerait pas du tout, surtout si notre ambition est moins de souligner le meilleur genre de connaissance que de comprendre ce qui, dans un individu, participe à l’élaboration de telle ou telle réflexe cognitif. Schématiquement : quelles sont les facultés mobilisées dans la construction cognitive et, quelles sont celles qui sont mises en évidence dans les cas de déficiences cognitives ? Toutefois, au cas où l’on serait tenté de définir la philosophie cognitive par « philosophie de la connaissance », il faudrait aussitôt préciser qu’il n’est pas question d’exposition des théories de la connaissance, mais de la connaissance aussi bien des procédés de formation, de conservation et de perte d’information que des fonctions exécutives, réactives par rapport à des situations données.
En somme, la philosophie cognitive, c’est à la fois la contribution que la philosophie apporte aux questions liées à la cognition, et la lecture critique qu’elle déploie sur les apports d’autres disciplines (anthropologie, intelligence artificielle, neurosciences, philosophie de l’esprit, psychologie, etc.) sur ces mêmes questions.
A travers son intitulé, « corps, affects et cognition », ce cours a pour ambition de démontrer le rôle du corps et des affects dans la cognition. Ce rôle a souvent été négligé, méconnu sous l’effet d’une certaine lecture des textes de la philosophie antique et moderne. Comme cela se donne à lire dans les propositions platoniciennes affirmant, par exemple, que « le corps est le tombeau de l’âme », que « philosopher c’est apprendre à mourir », ce qui revient à dire que l’acquisition de la connaissance implique un délaissement du corps au profit de l’âme.
Ainsi, se définissant moins par son corps que par son âme, Descartes fait siennes, les affirmations de Platon sur ce point :
Je suis une chose qui pense, ou une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser. Et quoique peut-être (ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt) j’aie un corps auquel je suis très étroitement conjoint; néanmoins, parce que d’un côté j’ai une claire et distincte idée de moi- même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui[1].
Par rapport à cette mise à l’écart du corps dans la constitution du savoir, certains penseurs n’ont pas manqué de réhabiliter le corps et les affects, tout en soulignant le rôle de ces derniers dans le processus cognitif : c’est le cas de Spinoza. Dans le Scolie de la Proposition 39 d’Éthique, IV, Spinoza parle de ce que nous appelons : « la mort sensible » ou encore « la mort affective » d’un intellectuel, le poète espagnol en ces termes :
Car je n’ai pas l’audace de nier que le corps humain, quoique subsistent la circulation du sang et d’autres choses qui font, croit-on, vivre le corps, puisse néanmoins échanger sa nature contre une autre tout à fait différente. Car aucune raison ne me force à penser que le corps ne meurt que s’il est changé en cadavre ; bien mieux, l’expérience elle-même semble persuader du contraire. Car il arrive parfois qu’un homme pâtisse de changements tels que j’aurais bien du mal à dire qu’il est le même, comme j’ai entendu dire d’un certain poète espagnol, qui avait été frappé par la maladie et qui, quoique guéri, demeura dans un tel oubli de sa vie passée qu’il ne croyait pas que les Fables et les Tragédies qu’il avait faites fussent de lui, et à coup sûr on aurait pu le prendre pour un bébé adulte s’il avait aussi oublié sa langue maternelle[2].
En tant qu’elle empêche le poète de poser une filiation entre ses œuvres antérieures et lui-même, cette mort affective n’est rien d’autre que l’amnésie. Biologiquement, le poète est bien vivant (il respire, il parle, vaque à ses occupations, son organisme fonctionne), mais sur le plan affectif, est-il toujours le même ? Sûrement pas, nous dit Spinoza. Alors qu’est-ce que ce corps a perdu, autrement dit comment s’explique cette mutatio de sa nature initiale en une autre ? Et par voie de conséquence, qu’est-ce qui fait la nature d’un corps (est-ce sa structure et son fonctionnement biologique ou son affectivité) ? qu’est-ce qui fait d’un corps ce corps (donc distinct d’un autre) ? Telles sont autant de questions que soulève ce Scolie et que les sciences cognitives ne sont pas loin de se poser (Jean-Pierre Changeux, Antonio Damasio, etc.).
En plus de s’intéresser à la contribution de la philosophie dans l’élaboration de la science cognitive, l’ambition de ce cours est de présenter les problèmes et les théories des sciences cognitives. La perception, la mémorisation, l’oubli, le raisonnement, la prise de décision, la résolution des problèmes sont autant de phénomènes cognitifs constitutifs des préoccupations des sciences telles que les neurosciences, la psychologie, la philosophie de l’esprit, et tant d’autres.
Objectifs du cours
- Susciter l’intérêt des étudiants en faveur des sciences cognitives ;
- Faire naître chez les étudiants une culture pluridisciplinaire en science cognitive ;
- Comprendre les enjeux actuels de la philosophie cognitive ;
- En plus de s’intéresser à l’apport de la philosophie dans l’élaboration des sciences cognitives, ce cours tente de présenter les problèmes, les concepts et les théories des sciences cognitives.
Articulations du cours
Introduction
- Le statut du corps humain dans la philosophie de la connaissance.
- Distinction entre philosophie de la connaissance et philosophie cognitive :
en quel sens, la philosophie cognitive est plus qu’une philosophie de la
connaissance ?
- Quel rôle, le corps et les affects jouent-ils dans la cognition ?
2.1. Descartes et la mémoire corporelle
2.2. Spinoza et la mémoire affective
a) Spinoza et la genèse de la mémoire
3.1. Le rôle du corps dans la détermination de l’individualité chez Descartes
3.2. Spinoza : corps et individu. L’exemple de l’amnésie.
Références bibliographiques
Descartes René, 1963-1973, Œuvres philosophiques, textes établis, présentés et annotés par Ferdinand Alquié, Paris, Garnier, 3 volumes.
Spinoza Baruch, Éthique, 1999, texte latin, traduction par Bernard Pautrat, Paris, Points-Seuil.
Damasio Antonio, 2001, L’erreur de Descartes. La raison des émotions (1995), Paris, « Poches Odile Jacob ».
Massima Louwoungou, L’individu, le corps et les affects : anthropologie et politique chez Spinoza, [en ligne] https://tel.archives-ouvertes.fr>document
Platon, Phédon, (105c), 1965, traduction, notices et notes par Émile Chambry, Paris, GF-Flammarion.
Schilder Paul, L’image du corps, 1968, traduit de l’anglais par François Gantheret et Paule Truffert, Paris, Gallimard.